Les damas magiques

"Damas", je ne savais pas vraiment ce que ce mot allait représenter pour moi, lorsque je le découvris, durant mes études de joaillerie dans Rhode Island. Je pense pouvoir dire que je fus immédiatement fasciné par cette espèce de pâte feuilletée faite de différents aciers. Dès lors, j'entamais mes recherches, et dévorais tout ce qui traitait du sujet. Je n'envisageais pas d'en fabriquer moi-méme, mais je voulais simplement utiliser cette merveilleuse matière. Déjà, aux Etats-Unis, de nombreux fabricants ou revendeurs proposaient différentes nuances d'acier damas aux couteliers, mais peu le faisaient de façon artisanale. Mes recherches me conduisirent à recontrer Daryl MEIER, car toute recherche sur le damas mène inévitablement à lui, un jour ou l'autre! Daryl était déjà reconnu par la communauté coutelière toute entière, et se consacrait presque exclusivement à la réalisation d'aciers feuilletés de tous types, standards ou spéciaux, ne montrant lui-même que très peu de couteaux. L'homme donnait à chaque coutelier qui le sollicitait, le meilleur de lui-même, et jamais je n'ai entendu quelqu'un se plaindre d'un damas de Daryl, et j'avoue que le fait de travailler de longues heures sur une lame sans la crainte de découvrir un défaut de soudure rédhibitoire, est d'un grand confort!

L'homme et son travail

Daryl est né en 1940, dans une ferme de Randolph County en Illinois. Dès son plus jeune âge, il aime à fabriquer toutes sortes d'objets, c'est un vrai besoin, chez lui. Le passé exerce également une véritable fascintation sur lui, principalement les objets ressurgis du ce passé. C'est ainsi, qu'à une époque où les armes à poudre noire ont quasiment disparu des USA, tout au moins, les fabricants, Daryl se lance dans le fabrication d'un fusil à silex, en essayant d'en forger chaque pièce! « J'avais creusé un trou dans le sol d'une cour de la ferme, et une petite tranchée, dans laquelle j'avais enterré un gros bout de tube. J'avais emprunté l'aspirateur de ma mère, et relié sa partie soufflante à mon tube. J'avais allumé un feu de bois dans le trou, et l'aspirateur envoyait de l'air ce qui j'aplatissais avec un marteau de charpentier, sans grand succès! Cela ne marcha pas, mais au moins, j'avais essayé! » Il faut préciser que Daryl avait treize ans au moment de cette expérience. Ses parents quittèrent enquite la campagne pour la ville, et s'en fût terminé de sa vocation de forgeron ... Tout au moins jusqu'à ce qu'il eût atteint l'âge adulte. Daryl suivit des études de mathematiques, et décrocha un poste de cartographe à Saint Louis. Mais il ne se fit pas à la grande ville, et préféra reprende ses études, qui le menèrent plus tard à l'enseignement. Et plus particulièrement à l'enseigement de la forge. La première fois que je rencontrai Daryl, je crois bein que je l'ai harcelé de questions! Mas lui, méthodiquement, entrepit de me raconter ses débuts. « Il y avait un grand rassemblement de forgerons à Lumpkin, en Géorgie, c'était en 1973, et j'observais avec grand intérét une démonstration de Ivan Bailey, qui revenait d'un long apprentissage en Allemagne, sur les fondamentaux de la réalisation d'acier feuilleté. Le mythe devenait réalité, et depuis ce jour, l'acier feuilleté et sa réalisation ont pris une part très importante dans ma vie! » La même année, le coutelier Bill MORAN avait présenté pour la première fois sur le sol américain, un couteau en acier damas, au Salon de la Guilde des couteliers américains, à Kansas City.

A partir de ces années, Daryl n'eut de cesse que de remonter le temps et de redécouvrir les secrets des anciens maîtres du damas, et entreprit des voyages d'étude en Pologne, en Allemagne et en Belgique. Il s'installe a Carbondale, en Illinois, dans une ferme qu'il exploite par ailleurs, et commence à monter son atelier. « J'utilise toutes sortes de techniques pour réaliser mes aciers, de la plus simple à la plus sophistiquée: Pour les damas torsadés, rien de mieux que le marteau à main, et l'enclume, pour faire de bonnes souderes. Mais d'une façon générale, j'utilise un marteau-pilon à air pour le départ de tous les types de motifs. Pour le torsadé, par exemple, je commence au pilon, ensuite, je donne les tours, je soude au marteau, et je repasse au pilon. Mon vieux pilon est un 3B Nazel, mû par un moteur de 10 chevaux, il a été construit en 1925, et développe une masse tombante d'une centaine de kilos. J'ai également construit une presse hydraulique, pour souder les damas à motifs complexes, le fameux "damas mosaique", et les trousses de format spécial. Mais la machine que j'aime le plus utiliser, est mon gros laminoir. En fait, je dis "gros", parce que pour un atelier de coutelier, c'est une machine énorme et assez inusitée. Mais lâ où je l'ai acheté, c'était un jouet! Un laminoir de laboratorie, construit en 1953 pour les usines Ford Motor Co de Detroit. Il servait à élaborer les aciers enrobés, sortes de sandwiches fait d'un coeur en acier, enfermé dans différents alliages. Tout cela était soudé dans le laminoir. Souder au laminoir est un plaisir, car sous ses abords rustiques, le laminoir est d'une extréme précision. Dès lors que l'on forge au marteau, qu'il soit manuel, mécanique ou hydro-pneumatique, on agit plus sur la trousse, du côté marteau que côté passif, c'est assez logique. Don, si vous ne tournez pas sans cesse votre trousse, vous soudez mieux côté marteauque côté enclume, côté pile que côté face! Par contre, avec le laminoir, les deux rouleaux développent exactement le même puissance et la lême pression sur chaque côté de la trousse, et rien ne fait peur à son moteur de 50 chevaux! En partant d'un simple sandwich de trois épaisseurs, vous pouvez réaliser un damas de près de 800 couches, toutes absolument de la même épaisseur! Au pilon, il peut y avoir une perte importante due à des écats dans la frappe, en entrée et en sortie de la trousse, ou bien une différence dans le dosage des coups d'un côté ou de l'autre de la trousse peut entraîner une différence sensible dans l'épaisseur des couches d'une moitié par rapport à l'autre, et donner des disparitiés disgracieuses après l'usinage d'une lame. Bien-sur, on peut être également affecté par ces irrégularités de frappe. Je me suis également fabriqué un engin à torsades! C'est un bâti fait dans un IPN auquel j'ai soudé quatre pieds, j'ai fixé un gros étau fixe à une extrénité, et j'ai monté sur un rail, un étau libre, pouvant coulisser, soudé sur un axe, lui-même fixé dans un moyeu. Au bout de l'axe, j'ai fixé une manivelle. Avant de fixer la trousse à torsader, je la mesure, amène l'étau libre à la bonne distance, pour ne pas perdre de temps. Quand la trousse est prête, à bonne température, j'en fixe rapidement une extrémité dans l'étau fixe, l'autre dans l'étau mobile, et je tourne la manivelle, et l'étau mobile avance au fur et à mesure que le barreau diminue de longueur, c'est rustique mais efficace! »

Depuis 25 ans, Daryl MEIER fournit donc la fine fleur de la coutellerie américaine, en aciers feuilletés de qualité. Il utilse principalement des aciers assez classiques comme le 1095* qu'il utilse avec le A203e*, mais également des aciers comme le W2 (un acier trempant à l'eau), le 15N20*, et le nickel pur. Il propose, en plus des damas à motifs spéciaux et qu'il élabore en collaboration avec ses clients couteliers, collectionneurs ou sculpteurs, une gamme de cinq motifs "standards", le "random" (au hasard), le damas en échelle, le torsadé (et le sien est un des plus fins qui soient), et le "calico rose". Il produit également un très beau "san mai" (un feuilletage à peu de couches dans le plus pure tradition japonaise).

Daryl MEIER se veut plus "damasseur" que coutelier. Il fournit la fine fleur des couteliers, mais fabrique peu de couteaux. Il lui arrive cependant d'utiliser son acier pour la réalisation de projets spéciaux. C'est ainsi qu'en 1990, le Gouverneur de l'Illinois, Jim THOMPSON, lui demanda de travailler à un couteau d'un genre particulier, destiné au Président George BUSH. Le "Boqie", un modèle du 19ème siècle, symbole de l'Amérique, servit de support, et Daryl créa un damas éminemment complexe, incluant treize drapeaux américains flottant au vent, chacun représentant les trieze colonies des Etats-Unis. Chaque drapeau contient les cinquante étoiles, et sur chaque étoile, on peut compter les cinq branches! Tout le long de la lame court un bandeau sur lequel est écrit "USA", qui peut se lire de gauche à droite, d'un doubler sa lame, afin que les motifs soient lisibles des deux côtés! Comme le dit Jim WALLACE, Directeur du National Ornamental Metal Museum, : « Daryl MEIER a une vision scientifique de son travail et son passé de mathématicien rejaillit dans ses réalisations ».

D'origine germanique, Daryl a également à son actif de nombreuses traductions de l'allemand vers l'anglais, mais également en termes scientifiques modernes, d'écrits métallurgiques anciens, et de vieux gromoires. Ce travail est paru dans un ouvrage écrit par Dona MEILACHS : "Decorative and Sculptural Ironwork" (Fer-forgé décoratif et sculptures en fer).

Ses amis parlent de lui

Les formes de lames que je dessine, nécessitent des barreaux de damas assez larges, et Daryl, au début de mes recherches, fût le seul à pouvoir me fournir ce que je recherchais. Il était d'ailleurs le seul à être équipé pour souder de tels barreaux. Et j'avoue, que sans lui, je n'aurais jamais pu faire aboutir certains travaux.

Virgil ENGLAND, qui travaille depuis longtemps en collaboration avec Daryl nous livre son sentiment sur son ami : » Il peut absolument tout faire, la seule limite est votre budget! Travailler avec Daryl est très agréable, quasi destressant, car il ne recule jamais devant aucun projet, et vous savez d'emlée que s'il accepte un travail, c'est qu'il est sûr de le mener à bien. Avec moi, son problème est la taille des barreaux que je lui demande, car je n'ai jamais eu besoin de le pousser dans ses derniers retranchements, pour des motifs compliqués, mes besoins étant assez simples. Dans 99% des cas, je travaille avec son motif "random", le damas de base, si l'on peut dire. Par contre, il a pu à plusieurs reprises me maudire, à cause des monumentaux barreaux que je lui ai commandés! En fait, en connnaissant bien son acier "random", vous pouvez aisément recréer vos propres motifs, en l'usinant, mais pour ce faire, vous avez besoin de grandes largeur et de fortes épaisseurs. Daryl a été cartographe, et cela se sent dans sa manière d'appréhender une pièce de damas. Il la regarde et l'imagine comme un paysage, comme une carte d'état-major, dont chaque ligne figure une altitude différente.

Je l'ai rencontré pour la première fois en 1977, quand le salon de la Guilde s'est installé à Dallas. Il avait du damas sur sa table, qui dépassait tout ce que j'avais pu voir avant. Déjà, il utilisait une machine à découpe au fil, ce qui était révolutionnaire. C'est un intellectuel, il ne sait pas se vendre, et ne sait pas se mettre en avant, il est d'une grande modestie. Beaucoup d'autres ont su recueillir les lauriers qui lui revenaient. Mais lui, ne va jamais sur ce terrain là. Je crois que nous aurions été amis quoi qu'il en fût, tellement l'homme est passionnant. Il n'a pas de limite! Beaucoup de couteliers renommés ne seraient pas aussi connus aujourd'hui, s'il n'avaient eu la chance de travailler ses damas magiques! «

Paul JARVIS, est lui aussi un inconditionnel de l'acier de Daryl MEIER. Il a développé un type de révélation en profondeur qui est en soi tout un art. » J'utilise son acier depuis une quinzaine d'années, et cela a toujours été parfait. Il n'y a jamais de surprise, en tout cas, jamais de "mauvaise" surprise. Et surtout, Daryl a un temps de réponse très court, et il se met en quatre pour vous donner satisfaction. Je peux pratiquer avec son damas, une révélation en profondeur, qui donne les meilleurs effets. Son damas est toujours à très haut contraste, jamais terne ni flou. « Pour résumer, comme le dit George DAILEY, un autre coutelier, adepte du damas de Daryl : » J'aime le damas de MEIER!!! « (I LOVE Meier Steel)

L'avenir

Depuis près de trente années, Daryl joue aves les aciers, mais ils ne lui ont pas encore livré tous leurs secrets, et il cherche et cherche encore... » Je travaille à de nouveaux motifs, de nouvelles techniques, et je pense avoir de quoi m'amuser pendant encore vingt années! « Daryl travaille maintenant sur un damas en image, d'après une méthode différente de celle du damas mosaïque. Il s'intéresse à un effet optique connu sous le nom de "chatoyance", qui est un phénomène similaire à l'image holographique. On voit quelque chose qui n'est pas réellement là! La meilleure illustration de ce phénomène est la pierre semi-précieuse appelée "oeil de tigre", ou encore certaines opales. Certains damas en échelle, permettent cet effet, si on les révèle assez profondément, et qu'on les polisse ensuite, alors apparaît une espèce de topographie en trois dimension, illusoire! De la même façon, Daryl pense que l'on peut obtenir des images comme des visages humains, qui apparaissent à la lumière, en tourant le pièce de damas dans le rayon lumineux, sous un angle particulier. L'autre direction que Daryl souhaite donner à ses recherches est le recours à des "mixtures exotiques"! Daryl a particules de diamant industriel avec de l'acier eutectique*, le résultat fût probant en terme de durée de coupe.

» Le travail auquel je vais m'atteler, est la distribution des particules de diamant, leur taille, leur répartition... Et nous mesurerons leurs effets sur le pouvoir coupant, sur l'aggresivité du tranchant. Et j'ai bien d'autres projets! « Souligne Daryl.

Daryl MEIER est un homme doué et généreux, l'un des plus talentueux dans son domaine. Il sait partager son savoir et le faire d'une manière claire et concise. Et ce n'est pas la moindre de ses qualités. Je sais, pour ma part à quel point la rencontre avec ce grand bonhomme a été décisive dans ma décision de devenir coutelier.


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