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John Lewis Jensen
Disons-le tout de suite : avec John Lewis Jensen les choses sont beaucoup plus compliquées car, comme Pierre Reverdy en France, Chantal Gilbert au Quebec ou Jack Levin aux USA même, il fait partie de ces quelques rares couteliers qui se pensent et se construisent en tant qu'Artistes (plasticiens) d'abord, et dont les oeuvres (il se trouve qu'il s'agit de couteaux) font l'objet d'une intense réflexion non seulement technique ou esthétique mais aussi personnelle, morale ou philosophique. Si nous n'avions pas peur d'être soupçonnés de parti-pris, nous dirions qu'il y peut-être là quelque chose de la Vieille Europe : P. Reverdy est Français, Ch. Gilbert est Canadienne francophone, J. Levin est originaire de Lettonie (et les couteliers Russes avec leur "arme qui devient non-arme" semblent partager le même esprit que lui). Quant à J.L. Jensen, le fait qu'enfant il ait voyagé abondamment avec sa mère en Europe, en Afrique et en Moyen-Orient et qu'étudiant, il ait participé è des sessions d'été à Pont-Aven (Bretagne) ou à Florence (Italie), ont sûrement eu une importance non négligeable pour sa "weltanschauung" (vision philosophique du monde). Par ailleurs la relation personnelle de John avec les objets tranchants est autrement plus compliquée que la simple et naturelle "imitation du père" comme chez Anders Högström. En effet John est né en september 1971 avec un bec de lièvre et une division palatine (c'est à dire "une fissure congénitale du palais due à un développement défectueux chez l'embryon" selon le: Grand Dictionnaire Canadien bilingue). D'où
treize opérations chirurgicales pendant son enfance pour remedier à ce sérieux problème. Et si vous regardez cette rubrique "fissure palatine" vous verrez qu'y sont cités aussi : le couteau, le crochet et les ciseaux palatins, tous instruments de chirurgie utilisés spécifiquement pour ce genre d'opérations. Après cela, on ne peut guère s'étonner que la vision du couteau chez John soit très ambivalente : certes cela a été un instrument de guérison, mais incontestablement aussi de souffrance, même si celle-ci est en grande partie refoulée.
Deux autres expériences contradictoires vont encore compliquer ce rapport au couteau. Très jeune, on l'a déjà dit, il va beaucoup voyager et être exposé aux résultats les plus spectaculaires des travaux d'archéologie, ce qui lui fera découvrir l'importance historique du couteau en tant qu'outil. Mais alors qu'il est en classe de 6th grade (environ 11 ou 12 ans) et qu'il doit fabriquer pour un devoir d'histoire un outil qui aurait pu être utilisé par nos ancêtres les plus primitifs, il réalise .... un couteau avec un os de porc dûment découpé et manche d'écorce et de peau brute. Réaction horrifiée de la "professeuse", qui refusera non seulement qu'il montre son travail à la classe mais même de le lui rendre ! Le prétexte invoqué par l'idiote : "Cela pourrait avoir une influence négative sur la classe", laisse sans voix ... John est sorti troublé, pour le moins, de cette triste expérience et ne repensera plus aux couteaux pendant près de 12 ans. A la fin de ses études secondaires en 1990, bien qu'intéressé par les Beaux Arts, il choisit le domaine de la photographie qui lui paraissait ouvrir plus de possibilités de carrière. Il est accepté à l'Université d'Art et de Dessin de Savannah (Georgie) mais il découvre, lors d'un cours obligatoire sur le "Design en 3 Dimensions", que sa vocation est là, et non dans les 2 dimensions de la photo. Il change immÂdiatement de sujet principal, mais malheureusement les programmes "3D" n'étaient pas le point fort de Savannah et après deux années il se rend compter qu'il lui faut trouver une institution plus spécialisée. Ses recherches l'amènent à la Rhode Island School of Design à Providence (!), quasiment l'école d'art et de design la plus réputée des USA. Pendant une année il va préparer son admission à la RISD, tout en étant autorisé à suivre quelques cours, à titre exceptionnel, en temps qu'auditeur libre. En septembre 1993 il est finalement admis à la RISD dans la section Joaillerie, qu'il préfère à celle de Sculpture car plus techniquement orientée. Ces cours vont lui révéler assez vite que ce qui l'intéresse vraiment ce n'est pas le bijou à porter en lui-même, mais les techniques utilisées pour les fabriquer et façonner le métal, et l'esthétique particulière qui y est liée. Il y avait donc là pour lui en quelque sorte des moyens, mais pas encore de véritable but .... Cela viendra en 1999 lors d'une session d'été à l'Ecole d'Art de Pont-Aven en Bretagne, où il avait accepté d'enseigner la soudure pour ... se changer les idées. En effet alors qu'il travaille sur des dessins quasiment abstraits d'antiquités celtes, ses collègues lui font remarquer que dans toutes ses esquisses le thème de l'épée était prédominant. Ce fût une véritable révélation pour John qui, dès son retour aux USA, se mit en contact avec George DAILEY, un ancien élève de la RISD devenu coutelier à temps partiel, qui vivait non loin de là. George Dailey lui fit découvrir les livres de Jim WEYER "Knives, Points of Interest" ainsi que la beauté et la diversité du couteau. Et c'est donc tout naturellement qu'il se mit à apprendre les bases de la coutellerie avec George. Puis, à sa propre surprise, il obtint de sa section du RISD qu'il puisse s'engager dans ce domaine au lieu de rester dans la joaillerie. En 1996 John Lewis Jensen obtint son Diplôme du R.I.S.D. en "Joaillerie et Travail du Métal" et il fût le premier étudiant à y arriver en ayant travaillé sur la coutellerie.
Une esthétique très particulière
La notion de couteau d'art étant encore quasiment inconnue dans le monde de l'Art au sens traditionnel, John se tourna d'abord naturellement vers le monde de la coutellerie : Knifemakers Guild (dont il devint Membre à part entière en 1999), American Bladesmith Society (dans laquelle il est Apprenti), salons divers dans tout le pays, etc ... Mais si John a pris grand plaisir à connaître le monde du couteau et à y participer, et si il y a trouvé sa place (ainsi que le démontre brillamment sa présence dans le livre de David DAROM : "Art and Design in Modern Custom Folding Knives"), son côté artistique aspire à quelque chose d'autre. "Je sais qu'en tant qu'artiste j'ai besoin de faire connaître mon (type de travail) en dehors du monde du couteau; j'ai donc décidé de me lancer dans le projet d'amener le couteau d'art dans l'arène artistique".
En ce domaine John vient d'avoir deux expériences très positives : il a été sélectionné pour une exposition à Denver, sponsorisée par la Society of North American Goldsmiths (SNAG) et la société 3M (92 objets de 75 artistes sélectionnés sur plus de 450présentés); et également il vient d'être inclus dans la prestigieuse édition spéciale annuelle "Exhibition in Print" du magazine "Metalsmiths" (40 artistes choisis parmi 350 candidats) alors qu'il n'y avait jamais eu de coutelier sélectionné à ce jour. Et
c'est donc en pleine confiance que John Lewis Jensen vient de s'engager dans une autre entreprise : fiancé à son amie Kristina en mars 2002, il doit l'épouser en Juillet 2003 à Malibu (ils vivent désormais tous les deux en Californie).
Pour conclure cet article nous nous contenterons d'une note technique sur ses couteaux. Son atelier est très bien équipé, mélangeant l'outillage du joaillier et celui du coutelier : mini-laminoir, deux perceuses à colonne (une lente pour les "gros travaux", une rapide pour ceux de précision), deux meules à polir, une polisseuse angulaire et une autre à cylindre oscillant, un tour, une fraiseuse, une rectifieuse à bande Burr King à vitesse variable, une scie à ruban, un four Paragon, un mini- anodiseur pour le titane, un nettoyeur à ultra-sons (très utile à son avis pour nettoyer les pierres, le titane avant anodisation ou pour enlever les restes de pâte de polissage, etc...).
En ce qui concerne les matériaux John utilise beaucoup le damas pour ses lames et apprécie tout particulièrement celui de Daryl MEIER (le véritable Père du damas figuré aux USA) mais il apprécie aussi celui de Connie PARSSON ou de Robert E. EGGERLING. Pour les manches, sa liste de matériaux est assez courte mais haut de gamme : pierres précieuses, ivoire fossile (morse, mammouth, mastodon), nacre et titane. Il faut dire que les oeuvres de John ont un prix minimum de 10.000 dollars (environ 9.000 euros! Il convient de noter que John arrive à ces prix sans recours à un grand graveur dont le travail peut facilement représenter 50 à 60% de la valeur du couteau, et qu'il ne réalise que 8 à 12 couteaux par an. Ces prix sont assez voisins de ceux des très belles pièces de Buster Warenski, Tim Herman, Wolfgang Loerchner, Pierre Reverdy ou Chantal Gilbert, ce qui est déjà la preuve incontestable que John Lewis Jensen est en train de rentrer dans le club très fermé des couteliers actuels les plus cotés du marché.
Et si tout cela ne suffit pas à vous convaincre que J.L. Jensen est un des "grands" couteliers en train d'émerger à l'heure actuelle, vous pouvez vous rendre sur son très remarquable site Internet : www.jensenknives.com., vous y apprendrez bien d'autres choses passionnantes !
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